Interview : Son parcours, ses réussites, sa vision du métier d'agent... Karim Djaziri se livre (exclu Madein)

Karim Djaziri se livre pour MadeInFOOT...
Karim Djaziri se livre pour MadeInFOOT...

Dénicheur de talent et conseiller très réputé en France et en Europe, Karim Djaziri a pris le temps de discuter avec MadeInFOOT de son métier d'agent de joueur. Celui qui a commencé dans les années 1990 a pu constater, de très près, l'évolution de son métier, mais aussi des footballeurs. Il revient avec nous sur son expérience et nous délivre sa vision du football !


MadeInFOOT : Karim, peux-tu nous expliquer en quoi consiste le métier d'agent de joueurs ?
Karim Djaziri : "Le métier d’agent consiste à accompagner un joueur lors des différentes étapes de sa carrière. C’est à dire les négociations de contrats, les relations avec la presse et les sponsors. On doit lui permettre de passer pallier par pallier et essayer de l’amener le plus haut possible".

Comment es-tu devenu agent ?
"Complètement par hasard. Un ami savait que je parlais anglais et que j’avais fait du droit. Il m’a demandé de venir discuter pour lui en Angleterre en 1996 avec un club. Mais je ne suis pas devenu agent tout de suite. Le club en question m’a d’abord demandé de devenir scout « over sea », donc je travaillais en indépendant. J’ai beaucoup travaillé sur l’Angleterre, c’était le gros marché porteur pour les joueurs français à partir de 1996. Le Français était très à la mode en Angleterre, qui était pourtant jusque-là un pays fermé. Ça a changé et flambé après la demi-finale de la France à l’Euro 1996 en Angleterre et la Coupe du Monde 1998. Arsène Wenger a ouvert la porte des joueurs français en Angleterre, et 1996 était une nouvelle étape. Depuis tout petit, j’ai toujours eu deux passions : le foot et le cinéma. Je suis un privilégié, je travaille dans l’une de ces deux passions."

Depuis une dizaine d’année maintenant, le métier d’agent a évolué. Que penses-tu de cette « modernisation » et de la multiplication des professionnels ?
"La concurrence a augmenté. Dans les années 80, il devait y avoir 5-6 agents dans le monde. Dans les années 90, ils étaient 40-50, et puis fin des années 90 ça s’est multiplié. Aujourd’hui, il doit y avoir plus de 400 agents en France pour réellement 20 qui en vivent très bien, et entre 40 et 50 qui en vivent bien. Ça, ce sont les agents officiels. Après il y a les agents officieux, les intermédiaires, ceux qui se disent mandataires sportifs ou la famille des joueurs parfois… Le problème, c’est que les agents ont fait une formation, ils ont un savoir faire, alors que quelqu’un peut arriver, dire qu’il est l’agent d’un joueur qu’il connait et il n’y connait rien. Il n’a pas les contacts des clubs, il va demander des commissions au premier club qui arrive. Sauf que tu gères les intérêts du joueur, pas les tiens."

Quelle est la qualité première d’un agent ?
"Le réseau, mais il y a également la connaissance du foot et la psychologie. Il y a beaucoup de choses à gérer. Il faut aussi avoir de la diplomatie, car en cas de conflit entre un joueur et son entraîneur ou un joueur et ses dirigeants, tu vas devoir être diplomate pour cesser ce conflit."

L’agent peut-il être contraint par le rôle des familles aujourd’hui ?
"Personnellement non. Mais certains agents peuvent avoir peur de perdre leur joueur si les parents ou un ami demandent la moitié ou autre… La famille peut agir directement en tant qu’agent car elle a un lien et une filiation directe avec le joueur. Si une famille me dit qu’elle veut partager avec moi, je ne travaille pas avec le joueur car je travaille pour le joueur et je lui fais gagner son argent. Je ne regarde pas mon intérêt, j’essaie de l’emmener le plus haut possible."

"Ce qui m'a animé pour faire ce métier, c'est la passion du foot"

Comment pratiques-tu ton métier ? Es-tu proche de tes joueurs ?
"Ce qui m’a animé pour faire ce métier, c’est la passion du foot. Petit, j’ai rêvé d’être joueur. Je n’ai pas eu les croisés (rires) mais je me suis vite rendu compte que je n’avais pas le niveau pour être professionnel. J’aimais l’école et faire la fête, donc j’ai délaissé le foot pour les cours et les soirées (rires). Mais le ballon m’a rattrapé après. Pour moi, travailler dans le foot c’était comme une bénédiction. Et je voulais vivre une aventure : prendre un joueur qui n’avait pas la carrière qu’il mérite et l’emmener le plus haut possible. J’ai vécu beaucoup d’aventures en récupérant des joueurs à la sortie du centre de formation qui sont allés très très haut, d’autres en cours de parcours professionnel chaotique et on est arrivé à aller très haut aussi !"

L’agent peut avoir un rôle protecteur, de grand frère, voire de nounou. Est-ce ta vision des choses ?
"Pas de nounou non, car j’essaie de les responsabiliser très rapidement ! Quand j’ai commencé, j’avais quasiment l’âge des joueurs dont je m’occupais. J’avais quatre ans d’écart avec Jean-Claude Darcheville et sept ans d’écart avec Frédéric Piquionne, donc on était plus frères, amis et confidents quand ça ne va pas. Mais tu es surtout là pour leur montrer qu’il ne faut jamais baisser les bras et qu’ils doivent bosser ! Ce n’est pas écrit sur ton contrat que tu vas jouer et il ne faut pas pleurer quand tu ne joues pas. Je ne connais pas un entraîneur qui ne va pas faire jouer un bon joueur, ou un mec qui peut te faire gagner un match. Ça n’existe pas ça !"

Que penses-tu de l’utilisation et de l’influence des réseaux sociaux aujourd’hui sur les joueurs ?
"Il faut vivre avec son temps, après il faut savoir les gérer. Aujourd’hui, ça existe, ça fait partie de l’environnement des joueurs. Il y a 40 ans, le footballeur achetait le journal, il voyait sa note et basta. Il n’y avait même pas de téléphone portable pour appeler le journaliste et le pourrir. Aujourd’hui tout est démesuré. Il faut juste préparer le gamin. À 16 ans, on demande au jeune joueur d’avoir la vie d’un adulte et peut-être même du monde des stars, alors qu’il ne connaît rien. Il n’a pas de permis de conduire, il ne sait pas remplir une déclaration fiscale, et il doit être préparé à mûrir beaucoup plus vite qu’un garçon de son âge."

Les clubs doivent-ils accompagner les jeunes sur l’aspect mental et la communication ?
"Il ne reste pas beaucoup de place dans les emplois du temps, car ils doivent faire leurs études en parallèle de leur formation pour devenir footballeur professionnel. Mais il faudrait organiser une séance trimestrielle avec le Community Manager du club pour expliquer comment fonctionnent les réseaux sociaux, les avantages et les inconvénients. Un psychologue devrait aussi venir expliquer comment réagir face à l’échec, trouver à qui parler. Ce sont des choses mises en place dans certains clubs, mais pas tous."

Ces dernières années, les joueurs ont noué un certain désamour de la presse. Pourquoi ?
"Quand un jeune joueur de 16-17 ans passe pro, il s’installe dans le vestiaire et fait connaissance avec des pères de famille, des mecs expérimentés. Certains ont eu de mauvaises expériences avec des journalistes, des mauvaises notes, des mauvais papiers. Et quand le jeune est amené à aller en conférence de presse ou à faire une interview avec un journaliste, il va tout de suite demander des conseils à ces cadres et on peut lui transmettre un avis négatif ! Il pourrait avoir une mauvaise image de la presse. Le journaliste est là pour donner de l’information, faire découvrir quelqu’un avec ses défauts, ses qualités. Mais aujourd’hui, le métier de journaliste a aussi changé puisque certains médias font la course à l’info, au buzz. Des propos peuvent aussi être mal interprétés. Si un jeune de 17 ans dit : ‘je rêve de jouer au Real Madrid’, c’est un rêve. Ça ne veut pas dire qu’il pense avoir les capacités de jouer aujourd’hui au Real Madrid. Il peut y avoir une malhonnêteté pour faire du buzz."

Au final, on sent une grande méfiance de la part des acteurs du ballon rond envers les médias…
"Évidemment, les joueurs ne sont pas bêtes, ils regardent, écoutent, lisent. Ils se demandent si tel journaliste aime le foot. Donc quand un journal les appelle pour des interviews, ils disent que ça ne les intéresse pas. Il n’y a que quand le club les oblige à aller en conférence de presse qu’ils y vont, et c’est une corvée ! Il y a de moins en moins d’entretiens individuels, en tête à tête, entre un journaliste et un joueur de foot. C’est ce qui manque aussi ! Car quand tu es supporter, tu veux écouter, lire le joueur de ton équipe ou le joueur que tu aimes bien parler de foot, des hauts, des bas, de ses ambitions…"

Les joueurs sont aussi jugés très rapidement. Chaque sortie est scrutée, chaque prise de parole est analysée, etc…
"En France, on met vite les gens dans des cases. Les médias peuvent refléter des mauvaises images alors qu’ils ne connaissent pas le joueur. Un jour, un footballeur peut faire une mauvaise rentrée, être dégoûté. C’est un humain, il peut être déçu. Quand je parle avec des joueurs, ils ne comprennent pas comment on peut dire : ‘il fait la gueule parce qu’il sort du terrain’. Quand ils voient ça, ils se demandent si les gens ont déjà joué au foot ! Tu n’es pas content de sortir ou de ne pas jouer du tout. C’est quelque chose de bête, il n’y a pas besoin de dire qu’il est dégoûté, on le sait tous ! J’ai déjà demandé à des journalistes si ils avaient déjà vu quelqu’un faire un salto lorsqu’il est remplacé (rires). On peut me dire que le joueur ne pense pas à l’équipe, mais le foot est un sport d’équipe où il y a une individualité, où chacun a un égo. Si un de mes joueurs me dit ‘je suis content d’être remplaçant’, j’arrête de travailler avec lui !"

Dernièrement, on a vu de nombreuses critiques sur Cristiano Ronaldo et son jet de brassard lors de Serbie-Portugal. Qu’en as-tu pensé ?
"Mais ça, ça m’a presque donné envie de pleurer ! Dans quel monde vit-on ? On ne parle pas de n’importe quel mec. Ça fait dix ans qu’il tient le football dans ses poches avec Messi, ce sont deux extraterrestres, il a une réaction légitime. Tu peux dire que ce n’est pas un bon exemple pour les jeunes mais il est en plein match, il est à deux doigts de faire gagner son pays, il peut être le héros, ce qui lui arrive une fois par semaine depuis dix ans en club, et on l’a volé. Peut-être qu’il a une réaction démesurée, mais quand j’ai vu les débats et les analyses… C’est un fait de jeu, on peut comprendre sa frustration. Ça veut dire ‘j’en ai marre’, comme quand Drogba avait lâché son « Fucking Disgrace ». C’est le foot. Les mecs qui restent le plus longtemps au plus haut niveau ont cette mentalité d’enfant où ils veulent gagner tous les matchs."

"L'OL est une machine ultra bien huilée"

Pourquoi le vivier de talents à Lyon est-il aussi fort ?
"C’est une institution sur le recrutement des jeunes, la formation. C’est une machine ultra bien huilée et qui fonctionne bien. Les hommes sont quasiment les mêmes. Quand quelqu’un part à la retraite, il a déjà formé son successeur. En terme de formation, pour aller chercher des jeunes ailleurs, le réseau de détection, c’est exceptionnel. Quand ils ont des joueurs, ils en prennent bien soin. C’est une vraie école de formation. C’est le club en Europe qui a le plus de joueurs avec le Real Madrid dans tous les clubs du monde. Il y a des mecs partout, que ce soit en Ligue 2, en Ligue 1, en Espagne, en Angleterre… Et quand tu prends les Lyonnais dans les plus grands clubs, tu as Tolisso au Bayern, Benzema au Real Madrid, Lacazette à Arsenal, Martial à Manchester United, Umtiti à Barcelone. Nabil Fekir devrait aussi être dans ces clubs là. Ils ont vraiment un très haut niveau de formation".

Et le Président Jean-Michel Aulas ?
"C’est le meilleur ! Il n’y a même pas à discuter. Il y a eu un sondage dans France Football dernièrement pour élire le meilleur président, mais ils auraient pu demander si l’eau mouillait ! C’est le meilleur président de l’histoire du foot français, il n’y a pas photo. Jean-Michel Aulas est quelqu’un qui sait s’entourer, il a toujours su le faire. La plupart des personnes qui ont bossé avec lui sont encore là aujourd’hui, sauf ceux partis à cause de l’âge. Il analyse très vite, il est très très intelligent. Il va vite analyser les situations pour défendre son club, le foot français, un joueur, pour faire des affaires aussi."

La rumeur Galtier à Lyon enfle ces derniers temps. Penses-tu que ce serait un bon choix de la part de l’OL ?
"Galette a été adjoint d’Alain Perrin à Lyon en 2007-2008. Après, il est parti à Saint-Etienne comme adjoint et il est devenu coach. Et depuis il fait une très belle carrière d’entraîneur. C’est un profil qui peut être intéressant pour Lyon, c’est mon avis. C’est un très très bon entraîneur , qui a fait du très bon boulot partout où il est passé depuis quasiment 10 ans. Il a des résultats, il développe du jeu."

Cette saison, il y a deux écoles en Ligue 1 : certains disent que le championnat est plus fort, d’autres expliquent que le niveau a été nivelé par le bas. Où est-ce que tu te situes ?
"Il y a un nivellement par le bas, mais pas que pour la France. Les équipes du bas de tableau ont moins d’écart avec les clubs du haut du classement. Aujourd’hui, une équipe qui a terminé 18ème la saison d’avant peut terminer 7ème l’année suivante alors qu’elle n’a pas changé ses joueurs. Après, sur les équipes du très haut de tableau en France, on retrouve les grosses écuries. Quand tout le monde répond présent en même temps, on a un championnat très intéressant avec 5-6 grosses équipes. En Europe, c’est autre chose pour la France car à part Paris, personne ne boxe dans la cour des très grands même si l’OL était proche d’aller au bout lors du Final-8. Mais l’écart entre les grosses et les petites équipes, que ce soit en Coupe d’Europe ou dans les championnats nationaux, s’est réduit. C’est forcément un nivellement par le bas, ce ne sont pas les petites équipes qui ont énormément progressé. Elles ont un peu progressé oui, mais les équipes du haut ont aussi baissé leur niveau."

Comment l’expliquer ?
"Pour moi, on est arrivé au sommet de l’excellence des joueurs avec Cristiano Ronaldo et Lionel Messi. Dans les années 70, les joueurs n’étaient pas tous professionnels. Alors qu’aujourd’hui, cette génération avec Messi, Ronaldo, Ramos, Lewandowski, Benzema, qui sont tous nés entre 1983 et 1987, est arrivée dans le monde professionnel lorsque tout est au summum. Que ce soit les médecins, la nutrition, les kinésithérapeutes, les préparateurs mentaux, physiques… On a atteint le sommet. Aujourd’hui, tu ne peux pas me dire 20 footballeurs qui vont dominer le football mondial durant les dix prochaines années. Tu peux me dire Haaland, Mbappé, mais au bout de 6-7 joueurs, tu vas avoir des difficultés à arriver jusqu’au 20ème. Alors que sur cette génération, on peut en avoir 40, 50 ! Messi et Ronaldo ont fait des saisons à 80-100 buts marqués ! Dans les années à venir, les attaquants vont peut-être profiter d’une faiblesse défensive, car aujourd’hui aucun jeune ne veut être défenseur. Avant, des joueurs voulaient être gardien, défenseurs, et aujourd’hui les enfants veulent être attaquants car ils ont grandi avec Messi et Ronaldo. Mbappé lui-même a grandi avec la génération Cristiano/Messi."

Le fait de constater que les postes défensifs sont délaissés à cause de Ronaldo et Messi peut paraître négatif…
"Non, car ils ont fait rêver les gens. Ils sont arrivés à un niveau d’exigence tellement élevé qu’aujourd’hui, quand tu demandes à un gamin de faire autant de sacrifices, il ne peut pas. Il n’y arrive pas car il croit que le foot est facile. Quand les mecs se moquent de Cristiano Ronaldo et des vidéos avec son fils, CR7 est en train de montrer à son fils comment il est arrivé tout en haut. Les joueurs de cette génération sont au maximum en terme d’exigences. On ne peut pas aller au-dessus. Quand il y a rendez-vous à 10h00 pour l’entraînement, ils arrivent à 8h00 pour le petit déjeuner au club puis ils vont faire des étirements avant la séance. Une fois qu’ils ont fini de s’entraîner, ils mangent encore au club puis ils vont se reposer dans leur chambre au centre d’entraînement. Après le repos, ils font des soins, de la piscine, de la musculation. Ils vont arriver à 8h00 et repartir à 17h00. Alors qu’un joueur lambda, si l’entraînement est à 10h00, il arrive à 9h45 et à 12h30 il est chez lui."

La suite de l'interview de Karim Djaziri arrive dès demain avec des révélations sur Karim Benzema ! Restez connectés sur MadeInFOOT !

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